Joanne

Dans la campagne brabançonne, au sommet d'une jolie colline qui surplombe tout le plateau, à gauche de la chapelle toute blanche dont le clocher zèbre le ciel, la Ferme de la Baillerie prend ses aises. En s'approchant des étables, ce sont les appels joyeux des chèvres et la sourde rumeur de leur remue-ménage qui nous accueillent.  Joanne, la petite quarantaine, arpente la ferme d'un air décidé. Avec son compagnon de l'époque, elle est à l'origine de la coopérative de la Baillerie, dont les fromages sont devenus une institution gastronomique pour les amateurs de la région. 

Petite visite guidée au pays des chèvres en compagnie d'une entrepreneure aux grandes idées.

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Joanne

Quand quelqu'un a une bonne idée, j'aime bien. J'aime quand émerge une idée que je n’aurais pas eue toute seule et qui arrive parce qu’on est plusieurs.

Un rêve de ferme

Cela fait maintenant plus de 20 ans que Joanne travaille dans l'agriculture. Agronome de formation, elle se destine à l'époque à la coopération au développement. Pour son mémoire, elle part sur le terrain au Burundi et arrive... en plein coup d'état armé. "Je ne sais pas si c'est le contexte de la guerre au milieu de laquelle je suis arrivée mais je suis revenue de mon séjour là-bas avec beaucoup de doutes et de questions sur la coopération au développement."

De retour en Belgique, comme un certain nombre de jeunes diplômés de l'époque, elle se tourne vers l'agriculture. Elle a toujours rêvé d'avoir une ferme. Invitée à visiter une ferme coopérative à Alken en Limbourg avec des amis, elle y restera pendant plus de dix ans : "Remy, l'agriculteur, m'a proposé un contrat de remplacement de trois mois. Je me suis dit que je ne risquais pas grand chose et j'ai accepté. Remy était passionnant, il avait développé toute une théorie sur l'agriculture durable, dont aujourd'hui encore je m'inspire toujours." 

A la ferme, Joanne débarque littéralement. De père médecin et de mère logopède, elle n'a aucune attache ni expérience du milieu agricole : "Ce qui me lie sans doute le plus a la nature, c’est ma grand-mère ardennaise chez qui j’aimais aller enfant et où je passais mes journées dehors." Son rêve de ferme, elle le lie à son envie de ne pas rentrer dans le système, d'être dehors, à son besoin d'autonomie : "J'ai toujours eu besoin de liberté : le pouvoir de me positionner comme je veux par rapport à la société.  J'étais surtout très naïve à l'époque. J'avais toujours voulu avoir une ferme mais je ne savais pas du tout ce que c'était."

Dans la ferme d'Alken, Joanne découvre le métier et elle découvre aussi qu'elle l'aime bien De trois mois en un an, Joanne passera dans la ferme d'Alken dix ans qui vont construire sa vision de l'agriculture durable.

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la ferme ideale

A la ferme d'Alken, on cultive et on élève mais aussi on débat et on discute beaucoup. S'y développe une véritable théorie de l'agriculture durable qui va marque durablement Joanne et dont elle se revendique encore aujourd'hui. Comme point de départ de celle-ci les engagements Nord-Sud des jeunes agriculteurs et la responsabilité du monde industriel dans les difficultés traversées par les paysans du Sud. "On s'interrogeait sur les grandes questions : pourquoi produit-on ? Pour qui ? Et comment? On était par exemple très sensibilisé aux enjeux du Sud et notamment à la question des paysans sans terre au Brésil et en Afrique.

Des questions toujours autant d'actualité aujourd'hui, dans un marché mondialisé des produits agricoles qui broie littéralement les petits paysans du Nord et du Sud. "Aujourd'hui, on exporte par exemple des montagnes d'arachides, alors que les paysans n'ont pas de quoi vivre. Certains de mes amis paysans au Sénégal ne parviennent pas à vendre leurs oignons car le marché est inondé d’oignons hollandais. Des exemples, comme ça, il y en a partout dans le monde. Même chez nous. Le marché agricole et alimentaire est construit sur des rapports inéquitables entre tous les acteurs de la filière » déplore l’agricultrice. 

Une agriculture autonome, intensive et écologique, c'était déjà le crédo de la Ferme d'Alken et c'est toujours celui de la Ferme de la Baillerie. Une conception de l'agriculture qui intègre les enjeux Nord-Sud et les enjeux environnementaux : "La terre a beau paraître immense, il n'y a pas beaucoup  de terres cultivables et nous sommes de plus en plus nombreux. Il faut donc produire autant que ce que l'agriculture conventionnelle produit, mais avec d'autres méthodes."

Produire beaucoup mais durablement, sans épuiser les sols en limitant les intrants et les pesticides, voilà l'objectif que se donne l'agricultrice.  Et pour tenir le choc contre les marchés agricoles et redevenir maître de ses prix, pas d'autres moyens que de viser la plus grande autonomie. 

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Pour se lancer, c'est clair qu'il faut être un peu fou, mais si on se prépare bien, il y a moyen.

La ferme de la baillerie

La Ferme de la Baillerie que Joanne a mis sur pied avec Bernard, son ancien compagnon, est une ferme que Joanne qualifie d'écologique : 120 chèvres, 23 hectares sans intrants ni pesticides et 2 hectares encore avec pesticides. Mais de manière très raisonnée : "Pour l'instant, on ne sait pas faire autrement. On sait que ce n'est pas idéal, mais on préfère ça à du soja brésilien bio produit sur des parcelles de forêt amazonienne brûlées. Faire du local, ça n’a aucun sens si on nourrit la chèvre au soja brésilien." Parce qu'à la Ferme de la Baillerie, on préfère considérer tous les aspects du problème.

Joanne et Bernard, aux commandes de la ferme, vise le meilleur rendement à l'hectare. Et pour garder la main sur la production, pas d'autre solution que de viser l'autonomie : gérer l'entièreté de la production du fourrage au fromage. Autour des étables où mâchonnent les chèvres, des hectares de fourrage - Joanne n'achète quasiment pas d'aliments pour ses bêtes -; les fromages sont fabriqués à la maison et vendus dans la petite boutique, à quelques mètres des chèvres, ou sur les marchés des environs.  "L'autonomie permet de décider de ce qu'on fait. Si je vends moi-même mes fromages, je garde toute la valeur ajoutée et je suis libre de mes choix, comme par exemple de travailler avec du Sel de Guérande, dont j'adore la saveur, même si celui-ci est plus cher. Aujourd'hui, un litre de lait est valorisé à 0,50 cent, parfois avec un peu de chance 1 euro, en laiterie, tandis que, avec mes fromages que je vends moi-même, je valorise mon litre de lait à 3 euros" explique Joanne, pédagogue.

Travailler en autonomie permet à la Baillerie de rester "petit" : "On trait 100, 110 chèvres pour 4 personnes alors que le plus petit chevrier qui s'installe aujourd'hui va traire entre 600 et 1000 chèvres." La Ferme vise également l'autonomie économique : peu de subsides et tous les investissements jusqu'ici réalisés en auto-financement garantissent la liberté de décision. Joanne et Bernard peuvent aller dans le sens où ils ont toujours rêvé d'aller.

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Une ferme en coopérative ?

Joanne et Bernard, quand ils s'installent à leur compte après leur belle expérience coopérative à la Ferme d'Alken, n'envisagent pas d'autres modes de fonctionnement que le mode coopératif. La Ferme de la Baillerie fonctionnera pendant une dizaine d'année sur le principe de la coopérative de producteurs. "Notre idéal était clairement celui de l'auto-gestion. Nous voulions fournir un travail rémunérateur et de qualité à tous les travailleurs. On rêvait d'un modèle où on travaillerait tous ensemble, où chacun aurait ses responsabilités et tout le monde porterait le projet." Après 10 ans passés à la poursuite de cet idéal, La Ferme de la Baillerie est revenue pour l'instant à un modèle de fonctionnement plus classique et Joanne et Bernard ont engagé des salariés pour la première fois il y a quelques mois.  Une décision en demi-teinte : "Je crois que la coopérative de producteurs, où les associés de la coopérative partagent l'outil de production en auto-gestion, est le modèle le plus compliqué à mettre en place et à conserver dans le temps. Je crois encore que c'est possible d'y arriver mais aujourd'hui je vais laisser d'autres chercher. Moi, je vais me concentrer sur la ferme."

Mais la Ferme de la Baillerie, c'est aussi une coopérative de terres, et de ce côté-là les choses se passent plutôt bien. Au moment de leur installation, Joanne et Bernard ont en effet fait appel à l'investissement citoyen pour acheter leur 23 hectares de terre. Au total 65 coopérateurs détiennent ainsi les terres de la Baillerie. Un investissement bien davantage qu'économique : "pour nos coopérateurs, la rentabilité n’est pas que économique, elle est aussi environnementale, sociale et pédagogique. Nous les voyons une fois par an à l'occasion de notre assemblée générale et c'est toujours un bon moment. Je pense qu'ils sont contents parce que nous travaillons dans une grande transparence. Et puis, il y a toujours des nouvelles idées qui y émergent alors qu'on ne les attend pas."  Joanne et Bernard par contre ont fait le choix de financer eux-mêmes leur outil de production pour rester maîtres de leurs décisions. 

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une femme à la ferme

Finalement, Si Joanne devait donner un conseil aux femmes qui envisagent de se lancer dans un projet entrepreneurial, elle leur dirait de ne pas avoir peur de se lancer : "Pour se lancer, c'est clair qu'il faut être un peu fou, mais si on se prépare bien, il y a moyen. L'accès au capital, l'accès à une profession n'est bloqué pour peu qu'on ne sente pas limité à la base par un manque de possessions, manque de compétences, de connaissances ou de moyens."

Anne-Catherine de Neve